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Algérie, le temps de la réconciliation ?

Devoir de mémoire, devoir de vérité

Conférence à l’abbaye d’Aiguebelle (Drôme) et à Rognes (Bouches-du-Rhône)
Avril 2015 

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Durant cet exposé, il va beaucoup être question de mémoire. Comme en ce moment, dans l’actualité : mémoire célébrée, recomposée, mémoire blessée, apaisée, devoir de mémoire, déni de mémoire… On a commémoré le génocide arménien, encore nié, 100 ans après, par le pays qui en a été l’instigateur. La mémoire ce n’est pas qu’une réminiscence du passé. Elle nous révèle nos comportements du présent. Elle permet aussi de construire l’avenir. Le philosophe Paul Ricœur, avec qui j’ai beaucoup travaillé sur la question du pardon pour un dossier du journal La Vie, me parlait à ce propos de « conversion de la mémoire ». « On n’efface pas l’événement, disait-il. Une personne qui est morte ne reviendra pas. Mais cette conversion de la mémoire permet à son tour un regard sur le futur. » Mais il n’y a pas de devoir de mémoire sans devoir de vérité, c’est ce que j’ai mis en exergue de mon livre Sur les traces du père – Questions à l’officier tué en Algérie.
Le choix d’événements mémoriels est révélateur de notre vision de l’Histoire et de nos relations humaines. A l’évidence, à propos de la guerre d’Algérie, notre mémoire est éclatée, communautarisée. Je voudrais revenir sur un anniversaire récent qui a fait couler beaucoup d’encre surtout à Béziers. Je veux parler du 19 mars 1962, qui commémore les accords d’Evian. Cette date d’un cessez-le feu théorique est rejetée par tous ceux qui dénoncent – à juste raison, d’ailleurs – la poursuite exponentielle des violences en Algérie. Certaines municipalités ont choisi de rayer le 19 mars 62 de nos rues et de nos monuments, voire de nos mémoires.
Au delà des arrières pensées électoralistes, au-delà des polémiques, on touche du doigt la difficulté en France de trouver une date pour célébrer la fin de ce conflit qui a traumatisé des générations de Français.
Chacun regarde cette histoire à travers son vécu personnel, son appartenance familiale ou idéologique. Au gré des commémorations et des récits, j’ai eu parfois l’impression que l’on n’évoquait pas la même guerre, l’impression d’évoluer dans des décors différents. Même à l’intérieur de nos propres frontières.
Est-ce qu’il ne serait pas temps de recoller les morceaux du puzzle, temps d’enterrer cette hache de guerre des mémoires qui ne fait que raviver blessures et ressentiment ? C’est ce qui a conduit ma démarche dans ce livre Sur les traces du père. Un récit personnel, qui veut revisiter la guerre d’Algérie, des deux côtés. Une histoire singulière qui rejoint la grande Histoire.
Ce récit est au carrefour de mon parcours de journaliste (à La Croix, puis à La Vie, ainsi que des collaborations régulières à France Télévisions, JDS). Au carrefour d’une expérience professionnelle et d’une quête beaucoup plus intime.
Mon père le capitaine Jean-Marie Escaffit, officier de carrière, a été tué en Algérie en Petite Kabylie en 1959. Il était à la fois chef d’une batterie opérationnelle (artilleur) et d’un poste SAS. Les Sections administratives spécialisées, ont été créées en Algérie pour se rapprocher de la population autochtone par des actions administratives, actions de scolarisation, de santé, d’aides diverses. Tout en cherchant à s’allier les bonnes grâces de la population et à obtenir d’elle des renseignements. On la chargeait aussi de réaliser ce que l’administration française n’avait pas pu ou pas voulu faire durant 130 ans, à savoir le recensement, la scolarisation d’enfants.
Mon père a été tué par un obus piégé. Quelques semaines avant sa mort, il avait été prévenu par le deuxième bureau de l’armée que son assassinat était programmé. Moi, je n’avais pas neuf ans et mon frère, presque sept ans.
La question m’est souvent posée. Pourquoi avoir attendu tout ce temps ? Pourquoi, de l’enfance à la retraite, est-ce que j’ai traversé les strates du temps sans chercher à en savoir davantage sur mon père ? Il faut vous dire qu’avec mon épouse, nous entretenons de solides amitiés de part et d’autre de la Méditerranée, particulièrement avec la Kabylie. Nous avons même, ironie de l’Histoire, un petit fils, Timon, qui a du sang kabyle.
Pourquoi avoir attendu cinquante-quatre ans pour replonger dans la mémoire blessée de ce conflit traumatique ? Je ne suis pas le seul. D’autres aussi ont attendu le crépuscule de leur vie pour se confier. J’ai tardé surtout parce que mon métier de journaliste m’avait amené à travailler sur ces dossiers et cela m’avait plongé dans une certaine perplexité. Et j’ai pris alors la mesure d’un risque : celui de faire vaciller le piédestal de héros familial. Papa cette icône intouchable, dont la photo est restée accrochée au mur de la maison pendant toute mon enfance et toute mon adolescence. Véritable statue du commandeur.
Mon père, ce héros… inconnu. Que savais-je de lui ? Lui que j’avais connu que quelques années entre les guerres d’Indochine et d’Algérie ? Ma mère, avec qui ils s’écrivaient tous les jours, avait brûlé toute la correspondance d’Algérie. Il ne demeurait qu’une centaine de diapositives. Images expressives, mais muettes.
Pendant des années, je croyais avoir fait mon deuil, avoir tourné la page.
Pendant plus de trente ans ce fut le silence… Comme finalement pour ce million et demi de soldats de retour en France. Il leur en a fallu du temps pour sortir de leur mutisme. Longtemps, ils sont restés enfermés dans des souvenirs indicibles. En gros, jusque dans les années 90, où l’on commence à percevoir une libération de la parole publique.
Mon métier de journaliste m’avait conduit alors à rencontrer divers témoins. Un officier SAS, le Père Maillard de la Morandais, qui a écrit « L’honneur est sauf » . Il y a eu aussi le film « La guerre sans nom » de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman, qui faisait témoigner une quarantaine d’anciens appelés.
Puis il y eut diverses révélations sur la torture, en 2000. Bien sûr, j’en avais entendu parler auparavant. Mais le témoignage de Louisette Ighilahriz dans le Monde (face au général Ausaresse), a provoqué de nombreux témoignages dans nos journaux. Comme responsable du courrier des lecteurs à La Vie, je reçus un courrier abondant, près de 200 lettres, de tous secteurs du conflit. Souvent douloureuses. D’anciens militaires, surtout des appelés, y livrent pour la première fois ce qu’ils n’ont jamais osé dire auparavant. Les cris dans les casernes, la vision des suppliciés. Et parfois aussi leur lâcheté de ne s’être pas insurgés, voire d’en avoir été complices. Une litanie d’examens de conscience pointant du doigt un système de valeurs qui s’était fissuré de l’autre côté de la Méditerranée.
Chargé par mes confrères, les médiateurs du Monde et de France 2, d’analyser le courrier reçu dans nos trois médias, j’ai pris alors totalement conscience, à travers ces centaines de lettres, de cette terrible réalité : en Algérie la torture fut massive et présente dans beaucoup d’unités.
Cela a été pour moi un choc. Et une question lancinante qui n’a jamais cessé de me tarauder : comment mon père s’est-il comporté ? Non que je le soupçonnais d’être un tortionnaire, mais, lui, l’ancien résistant, l’humaniste, comment a-t-il pu échapper à cette pratique courante qui, il faut bien le dire, a été érigée en système ? Et autre question… pourquoi avait-il été visé nommément ?
Plusieurs fois, j’ai eu des velléités de me rendre sur les traces paternelles. Je connaissais l’Algérie professionnellement, mais pas la Kabylie. Mais la décennie noire de la guerre civile avec les islamistes, jusque dans les années 2000, avait retardé le projet. De toute façon, c’était prématuré. En octobre 2013, pourtant nous avons sauté le pas, en famille. C’était mûr désormais. Qu’est-ce qui m’a poussé à franchir le Rubicon kabyle ? L’urgence de recueillir le témoignage des générations déclinantes.
Mais c’est plus encore l’expérience d’une mémoire pacifiée au cours d’un précédent voyage, organisé en septembre 2012 par l’hebdomadaire La Vie, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Nous formions un groupe hétérogène : Pieds-noirs, anciens combattants, anciens coopérants et même couples franco-algériens… Avec chacun des émotions et des souffrances différentes. Cela aurait pu être explosif. Ce groupe hétérogène a été en fait très soudé. Sans doute parce que nous étions à l’écoute des uns des autres. En Algérie, ce fut un accueil fantastique de la population.
Il y eut aussi au cours de ce voyage, une rencontre étonnante à Oran. Un ancien appelé prenait des photos sur l’ancienne place d’armes, près du musée des Moudjahid, les anciens combattants. Il s’est fait aborder par un groupe de septuagénaires qui l’ont invité à boire un thé et l’on interrogé. Hésitant, il finit par lâcher qu’il est venu comme militaire. Comme radio d’un lieutenant qui a été tué durant sa permission en France. Et ces vieux algériens de lui raconter en détail les circonstances de l’embuscade et les exactions aveugles de l‘armée qui s’en suivirent. Et les voilà partis ensemble visiter son ancienne caserne, redevenue une école… Au moment de se quitter, deux heures après, les combattants des deux camps se sont étreints en échangeant un baiser de paix.
J’ai compris alors deux choses :
1-Entre les peuples et leurs dirigeants, le fossé reste grand. Sur la question de la mémoire, notamment. La vision qu’ont les algériens de la guerre d’indépendance est différente de celle du pouvoir qui continue à entretenir le mythe d’un peuple uni derrière le FLN qui a bouté le pouvoir colonial hors du pays. Or, pour les moins de 50 ans, « la Révolution », c’est la guerre de 14-18. Et pour les plus âgés, la mémoire est en voie d’apaisement. Côté français, même constat à l’envers, c’est-à-dire, on se heurte à un mur du silence gêné, on invoque l’amnistie. Et nos gouvernants respectifs n’ont cessé d’être ballotés par des intérêts divergents – entre pieds-noirs, anciens combattants, harkis, nostalgiques de l’Algérie française ou pro-indépendance… Et des deux côtés de la Méditerranée, on n’a jamais cessé d’instrumentaliser l’Histoire.
2- Deuxième constat, plus personnel : A la suite de cette scène de fraternisation entre combattants à Oran, je me suis dit que nous les fils du capitaine Escaffit, nous pourrions aller à notre tour à la rencontre de ceux contre qui notre père s’était battu.
Le voyage a eu lieu en famille avec mon frère et nos épouses, en octobre et novembre 2013. Mais seul problème, il y a des maquis djihadistes, dans ce secteur de Petite Kabylie. Le site du ministère des Affaires étrangères déconseillait formellement de nous rendre dans cette zone. On ne pouvait compter sur une escorte de la gendarmerie, comme cela se fait dans tout le pays, pour les touristes français ou américains qui le souhaitent.
C’est alors que s’est mise en place une étonnante chaîne algérienne de solidarité pour pouvoir mener à bien notre projet. Par amis d’amis qui avaient des connaissances, qui… Pour tomber sur un certain Rachid, un armateur, propriétaire d’un hôtel sur la côte kabyle qui déclare vouloir assurer notre sécurité. On a découvert plus tard que Rachid était le fils d’une résistante algérienne, blessée, qui avait été sauvée par un ancien officier de l’Armée française d’origine algérienne, celui qui deviendra le père de Rachid. Une vraie saga.
1er novembre, jour anniversaire du début du conflit (pas fait exprès !). La fameuse Toussaint rouge ! L’Histoire a d’étranges concordances, tout de même. 1er novembre en France c’est jour férié, comme en Algérie, mais pas pour les mêmes raisons. Comme le 8 mai 1945 où l’on célèbre là-bas la mémoire douloureuse des massacres de Sétif, qui préfigureront la guerre d’indépendance. Il y a aussi cette date du 5 juillet 1962 qui marque l’indépendance du pays. Mais cela rappelle aussi les massacres des pieds-noirs d’Oran et… l’anniversaire de la prise d’Alger en 1830.
1er novembre 2013, avec mon frère et nos deux épouses, nous étions sur le pied de guerre, pour nous rendre à une quinzaine de kilomètres dans les terres, là où mon père avait passé les derniers mois de sa vie. Notre escorte était composée de trois hommes en armes. Certains faisaient partie d’une milice patriotique combattant les islamistes. L’un d’eux avait descendu trois islamistes un mois plus tôt à deux pas de notre hôtel ! Je vous passe toutes les tribulations du chemin.
Nous voilà arrivés à un endroit occupé aujourd’hui par l’armée algérienne où l’on nous dit : « Voilà, c’est ici le poste que commandait votre père. » Ironie de l’histoire, ces militaires algériens se trouvaient dans le même état de siège que les militaires français, il y a 50 ans, cernés par un environnement hostile. En redescendant, nous voulions nous recueillir sur le lieu de l’attentat, nous tombons dans cet endroit totalement désert, sur un vieillard sorti de nulle part. Rachid a fait arrêter les voitures et l’a interpelé : « As-tu connu les militaires ici pendant la guerre ? » Et lui de répondre par l’affirmative. « Y-a-t-il eu des accrochages ? » Et de raconter, dans les détails, l’attentat à l’obus piégé qui a déchiqueté notre père et l’un de ses sous-officiers. Nous apprendrons quelques jours plus tard que cet homme de 91 ans, croisé par le plus grand des hasards, était l’un des poseurs de bombe. Nous n’avons pu rester sur place, dans cette campagne qui regorgeait de complicités islamistes.
Mais je n’avais pas de réponses à bien des questions : Comment était perçue la SAS, dans la population ? Pourquoi avait-on visé nommément mon père ? Quelle était l’exacte mesure de la répression après la disparition du capitaine ? Et quid de l’école qu’il avait fait construire ?
S’en ait suivi tout un travail de recherches. Je suis venu plusieurs fois à Vincennes au service historique de la Défense, j’ai recueilli également de nombreux témoignages, du côté des militaires qui avaient côtoyé mon père, mais aussi de ceux qui l’avaient combattu. Car, je suis retourné en Algérie au printemps 2014. J’ai appris que, s’il avait été tué, c’est parce que, au nom de l’éthique vis à vis des populations civiles, il n’avait pas voulu prendre un risque qui mettait en jeu des enfants. Je ne vous en dit pas plus sur les détails que je révèle dans mon livre.
J’ai pris connaissance aussi de ses débats de conscience, lui qui était entré dans l’armée à dix-huit ans, comme maquisard contre l’occupant allemand. Il aimait cette population, sans doute à la manière de l’époque où l’on pensait encore apporter la civilisation. La majorité des officiers SAS étaient souvent des humanistes. 1/3 officiers de carrière, 2/3 d’appelés. Parmi les appelés, on comptait des hommes comme Jean-Pierre Chevènement ou des séminaristes comme Jacques Gaillot, futur évêque ou encore Christian de Chergé, de Tibhérine. Son attirance pour l’Algérie est née notamment pendant cette guerre. Sauvé dans la SAS, par un Algérien, Mohammed, père de 5 enfants.
Quand j’ai entrepris ce récit, je ne savais pas ce que j’allais trouver au bout du chemin. J’ai pris un risque. J’étais prêt à l’assumer. Ce livre est une longue adresse à mon père, parfois douloureuse, mais toujours tendre. Ni héros, ni son contraire… j’ai, en fait, pu lui restituer son humanité, loin des clichés réducteurs. Même si je n’ai pas eu réponse à toutes les questions, même s’il demeure par définition, une part d’ombre. Dans la préface, Yasmina Khadra dit que mon livre est surtout la quête d’un apaisement, plus qu’une enquête. Certainement. Mais, il y a eu aussi un véritable travail d’enquête.

Ce fut cependant pour moi un parcours bordé de larmes, de révélations bouleversantes. Car, à cette occasion, j’ai eu connaissance d’exactions, de vengeances terribles contre des populations civiles, dont je n’ai trouvé aucune trace, ni même de vagues allusions, dans les archives de l’Armée. Amnistiées ! Donc oubliées. Ricœur faisait remarquer d’ailleurs que l’amnistie a les mêmes racines que l’amnésie. Et il citait les crimes perpétrés pendant la guerre d’Algérie qui ont été amnistiés, et qui ont créé une forme d’oubli. « C’est, disait-il ce qui continue à nourrir le ressentiment. »
Parmi quatre ou cinq témoignages recueillis, je vous livre une de ces exactions dont j’ai eu connaissance directement. Il s’appelle Ben. C’est un élève de mon épouse à l’alphabétisation du Secours catholique. Il habite Aix-en-Provence. Son père a disparu, avec une demi-douzaine d’autres hommes de son village, près de Tlemcen. En représailles à des sabotages, il a été pris en otage. Et ils ont été emmurés dans une grotte, peut-être vivants. On ne sait pas exactement. On ne les a jamais retrouvés. Le père de Ben, un homme d’un certain âge, avait combattu dans l’armée française contre l’occupant nazi.
Non, il n’était pas facile d’avancer au milieu de demi-vérités enterrées parfois sous le poids de la honte. Je me suis attaché à faire émerger des paroles suintant la souffrance. Sans compte à régler. Avec simplement le souci de voir sortir de cette vérité, une mémoire apaisée.
De cette expérience, je retiens trois choses :
1 -L’étonnante chaîne de solidarité des Algériens, au cours de notre voyage et de mes recherches. Nous avons été aidés par de nombreux amis, souvent inconnus.
Je vous cite une anecdote. Le jour où nous revenions de notre expédition dans le maquis, Rachid nous a invités dans un restaurant de poissons. Au moment d’aller payer la note, il a eu la surprise de constater que quelqu’un était déjà venu payer. Nous étions pourtant près de dix convives. C’était un ami à lui qui était venu le saluer à table et à qui il avait raconté notre histoire. Je dois vous dire que cela nous a bouleversés.
Quand je suis retourné en Algérie, fin avril 2014, je n’ai pu rencontrer l’homme qui avait posé la bombe, c’était devenu encore plus dangereux de se rendre dans ce secteur (plus loin, 16 militaires tués dans une embuscade. Depuis Hervé Gourdel). Et Rachid s’était fait remonter les bretelles par les sommets de la sécurité militaire qui avait été évidemment mis au courant. Il est allé voir le vieil homme avec des questions précises que j’avais préparées. En revanche, j’ai pu rencontrer des maquisards qui avaient combattu mon père. L’un d’entre eux m’a dit : “Quand on a décidé de le supprimer, ne crois pas que c’est l’homme que l’on visait, mais c’était l’officier. Pour nous, c’était un trophée de guerre.”
La Kabylie, était restée longtemps juste un piton rocheux accroché à la mémoire, elle est devenue désormais peuplée de visages connus, voire de visages amis. Certains ont pris des risques pour nous accompagner. Je revois le sourire triste de Farhat, l’homme à la Kalachnikov qui a mené un combat sans merci contre les islamistes. Je suis retourné avec Rachid au printemps 2014 le voir dans sa cachette dans la montagne. Car il se terre avec des tueurs aux trousses.
2- Il ne peut y avoir de réconciliation sans la reconnaissance des souffrances de chacun. Dieu sait s’il y en a eu : populations civiles et combattants dans les deux camps, les pieds-noirs que l’on a déracinés brutalement, les harkis abandonnés, exécutés sommairement…
Sous prétexte que l’on a fait pire de l’autre côté, on refuse souvent de reconnaitre celle d’autrui. Dans l’appel à témoignages de lecteurs que j’avais lancé, j’ai reçu aussi des lettres de reproche. « Il n’est pas souhaitable que la France s’agenouille pour implorer le pardon des Algériens. C’est remettre à vif des souvenirs douloureux et vouloir oublier ce que nos soldats ont aussi connu et ceux qui sont morts sous la torture. » C’est vrai, il ne faut pas le nier. Mais, n’oublions pas non plus qu’il y a eu dix fois plus de morts côté Algériens que Français.
Le psychanalyste Jacques Arènes avec qui j’ai travaillé sur un hors-série Pardon me confiait « Nos propres blessures narcissiques nous empêchent trop souvent de voir les blessures infligées à l’autre. »
Tout au long de mes recherches, je me suis retrouvé dans une posture assez étrange et paradoxale. Certes, j’étais sensible aux morts français, aux récits des embuscades d’un ennemi invisible. A la peur qu’ont pu éprouver ces appelés français. Mais je n’ai jamais pu oublier les morts d’en face, les disparitions tragiques….
Quand j’ai visité, par exemple, des maquis algériens dans les Aurès, il m’est revenu instinctivement, comme un flash, la découverte du maquis de mon père dans le Tarn en 1944. Même topographie des lieux, même plan de fuite, même peur et mêmes armes, face à un adversaire beaucoup plus puissant. Quelles qu’elles soient, toutes les souffrances sont respectables à mes yeux. C’est vrai, des deux côtés. Il n’y a pas de bons ou de mauvais côtés de la souffrance.
1 Chaine de solidarité algérienne. 2 Reconnaitre toutes les souffrances qui sont respectables. 3e leçon :
3 – Il n’y a pas de devoir de mémoire sans devoir de vérité, que j’ai mis en exergue de mon livre. Je pense qu’il faut du temps pour le réaliser, quel qu’en soit d’ailleurs l’objet. Cela a été mon cas. 54 ans après ! La France a mis du temps, mais a entrepris ce travail de vérité. Un travail encore loin d’être achevé. Il reste des non dits importants que je n’ai pas pu débusquer dans les archives, mais que des témoignages m’ont révélés.
Cependant, ce travail, qui est tout de même avancé en France, n’est pas encore du tout au programme en Algérie. Du moins chez les autorités pour qui la guerre de Libération reste un mythe fondateur de l’Etat algérien. Il demeure les discours de la propagande officielle, colportant encore des chiffres fantaisistes de victimes (un million et demi, alors que tous les historiens sérieux donnent une fourchette entre 300 et 400 000). Il reste les propos incantatoires du pouvoir sur le soulèvement spontané de tout un peuple autour du FLN. Alors que l’on sait qu’il y a eu des épurations terribles, notamment contre le MNA (l’organisation rivale du FLN) et sur les populations qui ne se ralliaient pas. Cela reste un sujet tabou.
Il y a un message que je tente de faire modestement passer à nos amis algériens dans ce livre : “Regardons notre histoire en face, vous comme nous”. Non pour nous exonérer de nos propres responsabilités mais pour se parler en vérité. Plutôt que de vouloir instrumentaliser l’Histoire, avec d’un côté des déclarations officielles sur les côtés positifs de la colonisation et de l’autre, expliquer les problèmes de l’Algérie aujourd’hui par l’exploitation coloniale (cf Bouteflika Indécent). Il ne peut y avoir de réconciliation sans la reconnaissance de la part de responsabilité de chacun dans des domaines différents. Dans un dialogue en vérité. Pour se défaire des fantômes qui empoisonnent encore nos relations.
Je pense que le temps est venu de montrer, comme l’écrit Yasmina Khadra dans la préface de mon livre : « qu’il y a toujours la vie en face et que là où les armes ont chahuté les rêves, la main fraternelle est capable de reconstruire ce qui a été détruit. » Il n’y a pas de réconciliation possible, sans recherche commune de la vérité : C’est cette conversion de la mémoire, qu’évoquait Paul Ricœur, qui peut permettre un regard vers le futur.
Alors, pourra-t-on un jour écrire une histoire commune de cette guerre ? Cette question, on me l’a souvent posée et je me l’a suis évidemment posée. Pour tenter d’avoir une réponse, je me suis adressé à l’historien Benjamin Stora. Lui qui travaille pourtant avec des historiens algériens, pense que ce sera très difficile. Pour une simple raison : nous Français faisons remonter le début de la guerre au premier novembre 1954, alors que pour les Algériens, c’est 1830, le début de la colonisation.
Sans remonter si loin, Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le divorce avec ceux que l’on appelait les Français musulmans est bien antérieur à 1954, et même au 8 mai 1945, qui évoque là-bas les massacres de Sétif. J’en ai pris conscience tout au long de mes voyages, dans des lieux précis de mémoire. Il suffit de lire la liste des noms de certains monuments aux morts de la guerre de 14-18…
Et l’on est surpris rétrospectivement de constater la cécité des politiques devant le fossé qui n’a cessé de se creuser, souterrainement, pendant les décennies suivantes.
Pour conclure, je voudrais évoquer un homme qui a marqué ma vie professionnelle et personnelle. Un dominicain, sur lequel j’ai coréalisé un film-documentaire pour France 2 « Le Jour du Seigneur ». Il s’appelait Pierre Claverie, c’était l’évêque d’Oran. Il a été assassiné le 1er août 1996. Près de quatre mois après les frères de Tibhirine. Ce pied-noir a découvert tardivement l’existence de l’autre, ce Français musulman qu’il côtoyait pourtant quotidiennement, mais dans l’indifférence de sa bulle coloniale. Cette reconnaissance, il l’a poussée jusqu’à partager la vie et les mêmes risques que les Algériens durant la décennie noire, qui a fait 200 000 morts. Pierre Claverie a écrit : « Le dialogue est un esprit par lequel l’autre me révèle une part de vérité qui me manque encore.»
Jean-Claude Escaffit  @avril 2015