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Edgar Morin, 100 ans : Pour une éthique de l’info.

En hommage aux 100 ans, de ce philosophe-anthropologue toujours actif, voici le texte lumineux d’une intervention devant les lecteurs et la rédaction de La Vie que je lui avais demandée en avril 2008. En quoi le travail du sociologue peut-il rejoindre celui du journaliste ? Merci et tous mes vœux, cher Monsieur Morin !

“L’événement, c’est l’écume de la réalité. La sociologie ne s’y intéresse pas. Les sociologues sont des gens prudents. Ils font leur prévision rétrospectivement, une fois l’événement passé ! En étant l’instigateur d’une sociologie du présent, je fais partie d’une espèce particulière. Je m’appuie sur des évènements pour tenter de déchiffrer des réalités, L’événement apportant une certaine surprise, que ce soit Mai 68, l’attentat du 11 septembre, l’éclatement du communisme, nous montre que nos structures de compréhension n’ont pas bien fonctionné. Il nous oblige à réviser notre façon de penser. Déchiffrer l’événement, c’est fondamental. Et c’est le travail du journaliste, qui est en tête à tête avec lui. Faire des articles à chaud, c’est prendre des risques. J’en sais quelque chose, puisque j’ai été amené à en faire en 1968. Je vois des rapports de cousinage entre ma façon d’être sociologue et le journaliste. Le travail du journaliste qui doit déchiffrer l’essentiel, n’est-il pas plus difficile aujourd’hui, dans cette montée de l’insignifiance et du sensationnalisme ? Quelle éthique de l’information envisager dans ce contexte ?Cela suppose d‘examiner des mots comme Information, connaissance, communication. compréhension.

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La communication n’apporte pas la compréhension. Cum-prehendere en latin signifie saisir ensemble, embrasser sous ses différents aspects. L’appréhension est par essence complexe. C’est appréhender divers aspects d’une réalité ou d’une personnalité. Ne pas réduire par exemple un homme public à un seul aspect de sa personnalité. La première éthique journalistique, c’est de les prendre tous en compte. Cela suppose aussi une compréhension humaine, une certaine empathie. On ne peut pas comprendre d‘une manière glacée. Hegel disait : si j’appelle criminel quelqu’un qui a commis un crime, cela veut dire que je réduis son identité à ce seul acte. Et que j’élimine tous les autres aspects de sa personnalité. L‘éthique de l’information passe par la volonté de compréhension d’autrui. Cette compréhension est en crise un peu partout : dans les rapports humains, entre religions, dans les relations diverses, la famille…Venons en maintenant à Information et connaissance. Le poète anglais, Eliot s’interrogeait : quelle est la connaissance que nous perdons dans l’information ? Et quelle est la sagesse que nous perdons dans la connaissance ? L’erreur c’est de penser que l‘information, c’est de la connaissance. C’est plutôt un fragment de réalité qui nous interroge. Pour qu’elle devienne de la connaissance, l’information doit être intégrée dans un contexte. Elle est pertinente que si elle est contextualisée. Comment se fait-il par exemple que la science économique qui est très avancée dans la précision mathématique amène les économistes à se tromper si souvent dans leurs prédiction ? Tout simplement parce qu’elle n’existe pas en vase clos. L’économie est immergée dans la société, tributaire de nombreux événements. Sans contextualisation une connaissance devient myope, parfois aveugle. En revanche, une connaissance capable de contextualiser est plus pertinente que la science la plus sophistiquée qui ne l’est pas. Ce n‘est pas seulement une tâche d’intelligence, mais aussi éthique. Les deux notions sont liées étroitement. Malheureusement, la prolifération d’informations, au lieu de servir à la connaissance, qui organise les informations, l’obstrue. Il faut cependant sauvegarder l’information, même si elle est gênante, mais il faut l’intégrer dans une connaissance plus large, organisée mais non dogmatique. Le journalisme n’est pas qu’une technique, c’est un art. Contrairement à ce que l’on croit, nous ne sommes pas dans une société de la connaissance, mais des connaissances. La tragédie, c’est l’enseignement séparé des disciplines, alors que la réalité n’obéit pas à la classification des universités. Notre mode de compréhension morcelée nous rend incapable de voir les problèmes fondamentaux et globaux. C’est pourquoi il y a aujourd’hui une crise de la connaissance. Il faut partir aussi de l’idée exprimée par le philosophe Ortega …. Et cassete nous ne savons pas ce qui se passe, mais c’est cela justement qui se passe. Souvent un événement capital est complètement ignoré, parce qu’il se situe dans les profondeurs, là où les antennes de la presse n’arrivent pas. Quand on a découvert dans les années 30, la structure de l’atome, ce fut un non événement, hormis pour les physiciens. Cela deviendra quelques années plus tard, un événement capital dans l’Histoire, avec la confection de la première bombe atomique et Hiroshima. Le journaliste devrait être aussi un peu plus explorateur pour aller voir ce qui se passe dans les sous sols. En dernier lieu, l’information dépend de l’accessibilité aux sources. L’art d’un pays totalitaire c’est d’empêcher l’information de sortir. On l’a vu et on le voit encore en Chine. Il est vital d’avoir une pluralité d’information. Sans pluralité de sources, il n’y a pas de liberté de la presse. Combien de témoignages sur l’URSS ou la Chine sont restés confidentiels. Peu après la révolution des œillets au Portugal, la volonté d’installer un pouvoir fort, s’est accompagné de la tentative de suspension d’un journal indépendant : Republica. En France, un éditorialiste du Monde a écrit : le plus important, c’est de donner à manger au peuple, plutôt que de lui donner de l’information. Je me suis opposé à lui dans le Nouvel Observateur en ces termes : ne pas donner d’information, ce n’est pas lui donner non plus à manger. Sacrifier l’information, c’est sacrifier aussi les besoins vitaux d’une société. Aujourd’hui, l’inflation de nouvelles conduit à une intoxication informationnelle. Cela amène au divertissement au sensationnalisme et à la peopolisation (…) L’autorégulation fait partie de l’éthique de la presse.”
@ Jean-Claude Escaffit/La Vie

Namaskar, Père Laborde !

Hommage dans La Vie à celui qui a consacré la sienne aux pauvres de Calcutta et dans le bidonville de Pilkhana (“La Cité de la Joie” ), parrainé par les lecteurs de l’hebdomadaire chrétien.

C’est un message succinct reçu alors que les feux de la fête ne sont pas encore éteints dans nos foyers européens. Le jour de Noël, le Père Laborde a fait le grand passage. Le courriel émane d’Inde, de nos amis Léo et Françoise Jalais, ses fidèles compagnons. Assorti d’un avis de décès de l’archevêché de Calcutta annonçant que ce prêtre français, missionnaire du Prado s’est éteint le 25 décembre 2020 à l’âge de 93 ans. Arrivé en Inde en 1965, sa vie fut consacrée jusqu’au bout aux pauvres des bidonvilles de Calcutta, aux lépreux et jeunes handicapés du Bengale.

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La Vie avait consacré plusieurs articles à François Laborde, dont le dernier en novembre 2016. En 51 ans de mission, j’ai vu des choses inhumaines, confiait-il à Laurence Faure. Dans un bidonville, il y a tout de l’Enfer. Mais j’y ai aussi contemplé le Ciel. Car chaque famille, qu’elle soit musulmane, hindoue ou chrétienne, prie quotidiennement… Ces croyants offrent à Dieu toute leur misère, leurs luttes, leurs joies. En cela, j’aime dire que j’ai connu deux monastères dans ma vie : la Grande Chartreuse, où j’ai vécu durant cinq mois en 1945 pour discerner ma vocation et les slums, où les prières des pauvres s’élèvent, invisibles, vers le ciel.A l’annonce de sa mort, les médias indiens et français ont rappelé à l’unisson que cette vie auprès des parias de Calcutta avait inspiré un best-seller mondial : La Cité de la Joie. Baptisé ainsi dans le récit de Dominique Lapierre, ce bidonville s’appelait en réalité Pilkhana. Bien connu des anciens lecteurs de La Vie, il suscita l’une des plus grandes initiatives solidaires de notre journal, mobilisant des milliers de donateurs durant vingt ans, par l’intermédiaire de l’association des Amis de Seva Sang Samiti.

A la suite des reportages de Jean-Philippe Caudron, parus lors des Noëls 1972, 1975 et 1980, nos lecteurs ont financé régulièrement des projets médicaux, éducatifs, d’assainissement… Avec l’ami Jacques Houzel, photographe (dont nous venons d’apprendre le décès, le 25 décembre également) et six ambassadeurs de ces milliers de donateurs, nous sommes retournés à Calcutta en décembre 1983, pour le numéro 2000 de La Vie. Ce formidable lien solidaire s’était  étendu au rural, permettant jusqu’à un demi million de paysans du Bengale de rester sur leur terre plutôt que de trainer leur misère dans la mégapole.

C’est en 1971 dans les camps de réfugiés du Bangladesh que Léo Jalais a rencontré François Laborde. “Alors que j’étais jeune volontaire de Frères des Hommes, il m’a invité à rejoindre la petite équipe de Sevah Sang Samiti dans le slum de Pilkhana. Inspirés par la vie de Charles de Foucauld, nous étions des pauvres au service des plus pauvres.” Ainsi, avec Gaston, un frère du Prado, Léo avec sa femme Françoise et leurs trois enfants ont partagé la vie de ces intouchables pendant plus de vingt ans. François Laborde, lui, a quitté Pilkhana au bout de neuf ans, pour ne pas faire d’ombre. Un détachement fécond qui l’a amené à fonder, au service de milliers d’enfants handicapés, une belle œuvre qui perdure. ” J’ai dû partir de Pilkhana car on ne parlait que de moi “, confiait-il à Laurent Bissara, prêtre des Missions étrangères de Paris, qui lui a succédé en 2018 à la tête de l’association Howra South Point. C’est cet esprit d’humilité, sa simplicité évangélique que retiennent de lui ses amis. Son humour aussi.

Namaskar, Père Laborde ! Salut indien réhabilité chez nous par temps de covid, dont nous avons découvert à Calcutta le sens profond : “Que mon cœur se joigne au tien comme les deux paumes de nos mains“.
Jean-Claude Escaffit

Eglise-Etat : des malentendus révélateurs.

6.12.2020. Dans un climat partout tendu, le torchon brûle aussi entre l’Eglise catholique et le gouvernement. Ce sont les conditions de réouverture aux cultes qui ont déclenché l’ire des évêques. La jauge de 30% de la capacité des églises aurait été négociée entre l’épiscopat et le ministère de l’intérieur.
Mais voilà que ce pourcentage s’est transformé en… 30 places, lors de l’intervention du président. Une jauge s’appliquant indifféremment aux chapelles comme aux cathédrales, dotées parfois de 3000 places. Alors que les temples de la consommation de surfaces analogues – les grands magasins – peuvent accueillir 700 visiteurs ensemble. “Condition absurde et inapplicable “, ont plaidé les prélats devant un Conseil d’Etat qui leur a donné raison au nom de la discrimination.
Y a-t-il eu un malentendu avec le gouvernement, comme le prétendait l’Eglise qui, poussée par son aile radicale, a pourtant saisi la haute juridiction trois fois en six mois ? Malentendu révélateur en tout cas des mutations d’une société sécularisée qui relègue l’expression de la foi dans l’espace privé.

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Ainsi le pouvoir ne perçoit pas l’exigence d’une pratique collective chrétienne, particulièrement celle de la messe catholique. D’autant que le nombre de pratiquants dominicaux est tombé en France à moins de 5%, contre 30% en 1960. Le malentendu existe aussi au sein des catholiques. Les échanges ont été vifs sur les réseaux sociaux entre les plus intransigeants – souvent jeunes et proches de la Manif pour tous – revendiquant le droit à “leur” messe et les générations conciliaires qui acceptaient d’y renoncer un moment au nom d’un civisme solidaire.
Le catholicisme en France a du mal à se reconnaitre minoritaire. Minorité qui s’estime malmenée, elle devient plus revendicative dans cette Eglise qui accompagne encore les étapes de l’existence de près de la moitié des Français (contre 80% qui se disaient encore catholiques il y a 40 ans) ainsi que nos grandes fêtes.
Les malentendus vont aussi s’exprimer sur les conceptions de la laïcité, avec le projet de loi sur les associations et le séparatisme, présenté le 9 décembre en Conseil des ministres. Il révèle un interventionnisme étatique et des injonctions laïques plus grandes. Jamais les malentendus au sein de la laïcité n’ont été aussi perceptibles. D’un côté, partisans d’un vivre ensemble harmonieux, les défenseurs de l’esprit de la loi de 1905 qui protège toutes les convictions dans le respect de l’ordre public. De l’autre, un courant influent qui, au nom de la lutte contre tous “les obscurantismes”, aurait tendance à faire de la laïcité une hasardeuse religion d’Etat.

Droit de la presse :la carte se suffit à elle même.

La commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, composée de journalistes et d’éditeurs de presse en activité dans tous les secteurs, tient à rappeler, dans le contexte actuel, une évidence. La carte de presse, délivrée sur des critères légaux, se suffit à elle-même pour démontrer sa qualité de journaliste professionnel sans autre formalité de quelque sorte, accréditation notamment (c’est vrai aussi en ces périodes de confinement). La CCIJP ajoute que si cette carte d’identité, document officiel, peut être montrée par exemple à tout membre des forces de l’ordre, elle ne doit en aucun cas être remise et laissée à des personnes étrangères à celle ou celui qui la détient. Attribut du statut de journaliste, elle démontre la qualité du journaliste professionnel ; outil de travail, elle facilite son activité sur le terrain et le protège ; elle est par ailleurs un outil social qui permet au journaliste de faire valoir ses droits (dans les entreprises de presse, au chômage, etc…) tout en respectant des devoirs (chartes de déontologie) ; elle est enfin un symbole de la démocratie. La commission de la carte d’identité des journalistes professionnels. Paris le 23 novembre 2020  

Défendre notre liberté d’expression menacée

27.09.2020. ” Des médias sont ouvertement désignés comme cibles par des organisations terroristes internationales. (…) Ces cinq dernières années, des femmes et des hommes de notre pays ont été assassinés par des fanatiques, en raison de leurs origines ou de leurs opinions.
Avant qu’un nouvel  attentat ait visé des gens de presse devant l’ancien siège de Charlie Hebdo, c’est un cri d’alarme que venait de pousser près de deux cents médias français. Journaux papier ou numériques  – dont La Provence – radios, télés et périodiques de toutes sensibilités ont signé ensemble une lettre ouverte. Cette initiative sans précédent voulait alerter sur l’une des valeurs des plus fondamentales de la démocratie : notre liberté d’expression. Elle est aujourd’hui menacée par le terrorisme et les réseaux sociaux. Dans un climat devenu  délétère, la violence des mots se mue en cortège de morts.
Liberté de blasphémer n’est pas éloge du blasphème.

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On a pu lire dans certains tweets que les journalistes de Charlie l’ont bien cherché. Mort aux blasphémateurs ! Certains rêvent, au pays des droits de l’homme, de faire payer le prix infligé par les dictatures théocratiques à ceux qui critiquent leur religion. Certes, il arrive que nos convictions de croyants soient malmenées, voire blessées. Et même si  j’avoue ne pas apprécier le mauvais goût de certaines caricatures sur ma foi chrétienne, je n’ai pas hésité à proclamer “Je suis Charlie” et aller, avec tant d’autres, le manifester.
De même, en s’associant aujourd’hui à cette défense de la liberté d’expression, des journaux d’opinion comme La Croix, La Vie, Tribune juive…  défendent  aussi la liberté de blasphémer. Ce qui n’est nullement l’éloge du blasphème. Mais la défense d’une liberté indivisible, avec son corollaire de responsabilité. Car si chez nous le blasphème n’est pas puni par la loi, les mises en cause personnelles peuvent générer un droit de réponse ou conduire au tribunal.
En France, personne n’est obligé de lire ou d’écouter un média qui heurte ses convictions. Et la liberté de critiquer les religions va de pair avec celle des croyants d’affirmer leurs convictions. C’est la chance et l’honneur de nos démocraties que l’expression de ce pluralisme médiatique. La liberté de la presse est d’ailleurs le baromètre de l’état des libertés fondamentales dans le monde. Partout où les journalistes sont pourchassés, où la presse est aux ordres ou bâillonnée, les droits humains y sont menacés.

Déconfiner l’Eglise pour le monde d’après

La Provence 31.05.20 20 Jean-Claude Escaffit
Ainsi les chrétiens ont-ils retrouvé le chemin de leurs églises. Émotion d’avoir renoué avec le goût perdu de la communion. Privés durant onze semaines de messes et de cultes, ils peuvent célébrer la dernière grande fête du temps pascal. Avec masques, quotas de fidèles limités et prières mezzo voce, cette Pentecôte là a un parfum d’étrangeté. Pour les catholiques les plus intransigeants, qui ont exigé le retour au culte via les tribunaux, cela sonne comme une revanche sur la République laïque. Laissant planer un malaise jusque dans les rangs des évêques qui ont alors affiché publiquement des divergences entre eux. Quant aux fidèles, ils se sont peu fraternellement écharpés sur les réseaux sociaux. Exacerbant des lignes de fracture entre d’inconciliables conceptions de la foi et de l’Eglise.

De quoi les catholiques ont-ils été le plus privés durant ces temps de disette ? De la communion eucharistique ? De la dimension fraternelle de la communauté ? Du partage de la “Parole de Dieu” ? Certains diocèses, comme celui d’Aix-Arles, ont mis en ligne des questionnaires, pour préparer le monde d’après. A quoi va-t-il ressembler ? Certains oiseaux de mauvais augure prédisent sa ressemblance à celui d’avant… en pire ! Dans l’entre-soi religieux, comme dans les domaines géopolitique, économique ou écologique, le règne du chacun pour soi risque d’évincer les rêves d’un monde plus solidaire.

 Les crises éclairent souvent d’une lumière crue les divergences et malentendus. Ainsi, les relations Eglise-Etat se sont détériorées, avec un gouvernement soupçonné de mépris à l’égard des croyants. Il s’agirait plutôt d’une méconnaissance des religions, reléguées souvent au seul espace privé. Relation abîmée aussi avec les autres confessions (les protestants, juifs et musulmans) qui déplorent le cavalier seul catholique dans sa demande de déconfinement. Enfin, tensions à l’interne où nombre de catholiques conciliaires regrettent que la parole publique de l’Eglise soit réduite, avec cette crise, à la seule revendication de culte. Un modèle clérical qui oublie aussi ces laïcs privés de messe ici ou là-bas, par manque de prêtres ou de liberté, et qui vivent pourtant des chemins spirituels inventifs.
Aujourd’hui, il s’agit de refaire l’unité entre les nostalgiques d’une certaine chrétienté, obsédés par le déconfinement de leurs églises et ceux qui souhaitent plutôt déconfiner l’Eglise, pour la faire entrer dans le monde d’après. Sacré défi.    

Se déconfiner grâce à la presse de proximité


Jean-Claude Escaffit, journaliste, ancien médiateur de la rédaction de La Vie (groupe Le Monde).  

C’est un Paradoxe. Moins les médias traditionnels sont jugés crédibles par les Français, plus les fake news progressent sur les réseaux sociaux. Au baromètre annuel, le taux de confiance vis à vis de  la presse diminue chaque année un peu plus ! Selon le sondage Kanta-La Croix 2020, 71% de nos compatriotes estiment que les médias “ne rendent pas mieux compte de leurs préoccupations”. 46% font confiance à la presse écrite et moins de 10 % lisent un quotidien. Dans l’ère du soupçon généralisé, la télé n’obtient que 40% de crédibilité. Si elle demeure la principale source d’information (pour 50 % des Français), son audience ne cesse d’être grignotée par Internet. En 2020, 33% des Français, dont 75% des 18-24 ans, n’ont que cette source numérique d’information !
Durant cette crise, on a vu circuler sur les réseaux sociaux des “informations” extravagantes. Une vraie épidémie de fake news, qui font le lit du complotisme. Dans un monde où la rumeur prend le pas sur l’information, où le réflexe et l’émotion font office de réflexion, la presse joue pourtant un rôle essentiel. Elle livre une info, certes située, mais généralement fiable. Parce qu’elle cite ses sources, les vérifie et qu’elle doit rendre des comptes, y compris à la Justice. Moins prise par la dictature de l’immédiateté et du commentaire permanent, talon d’Achille des chaines d’info continue, la presse écrite est en ce sens irremplaçable. C’est l’honneur de nos démocraties que d’avoir une presse libre et pluraliste.
Durant le confinement, notre quotidien régional a accompli un travail  remarquable. Nous livrant, au delà de l’écume des jours, des clés de lecture des événements, débusquant des initiatives proches et solidaires, des innovations exemplaires, offrant des points de vue différents, d’utiles infos pratiques et espaces de respiration… En ce temps d’incertitude et de chacun chez soi, ce travail délicat a pu maintenir un précieux lien social et élargir notre regard. En un mot, La Provence a joué  un rôle de… déconfinement. A rebours de l’enfermement de réseaux aux tendances claniques.
Loin d’être un thuriféraire professionnel, il me semble nécessaire de promouvoir, avec vous amis lecteurs, cette indispensable presse de proximité, particulièrement auprès des plus jeunes. C’est une condition de sa survie.

Pâques à la maison, le pape au balcon

La Provence : parution dimanche de Pâques 2020.
Les leçons d’un carême confiné.

C’est assurément inédit dans l’histoire de la chrétienté. Des églises partout désertées et les fidèles relégués à une oppressante intimité. A l’unisson d’une humanité sous cloche, Pâques, la plus grande fête chrétienne reste aussi confinée. Un peu comme au temps du christianisme primitif ou dans ces contrées qui interdisent aux “nazaréens” tout droit de cité. Mais à l’échelle d’une planète, cela n’était jamais arrivé. Image saisissante que celle de ce pape chancelant, seul face à une place Saint-Pierre bourdonnant de silence. En cette soirée de carême, il porte au bout de ses bras fatigués le Christ offert en ostensoir et le poids d’un monde souffrant. Seul encore, en ce dimanche pascal, pour la traditionnelle bénédiction sur la ville et le monde. François au balcon et Pâques au tison, en mode confiné !
Ces journées d’enfermement seront peut-être plus nombreuses que la quarantaine de jours préparant les chrétiens à Pâques. Mais, comme le dit Edgar Morin, le très laïque philosophe que j’ai eu la joie de fréquenter, “le confinement pourrait être une opportunité de détoxification, qui nous permettrait de sélectionner l’important et rejeter le superflu, l’illusoire”. C’est exactement le sens du carême chrétien, temps de dénuement et de conversion qui repose sur le triptyque prière, partage, jeûne. C’est le manque qui donne du prix aux choses et permet un retour à l’essentiel. Comme le jeûne eucharistique qui prive le fidèle de communion dominicale. Les crises sont des miroirs grossissant de nos penchants. Elles peuvent être catalyseurs d’héroïsme et de sainteté, comme de bassesse et de lâchetés. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité. Chez les chrétiens, la tentation existe aussi de fuir dans un fétichisme anesthésiant ou un consumérisme religieux effréné, via les écrans. Tentation dénoncée par certains évêques catholiques et pasteurs protestants.
Rester chez soi ne signifie pas chacun pour soi, pour autant. Allons nous sortir différents de cette traumatisante expérience ? Dans sa méditation du 27 mars, le pape François invite tous les hommes à “saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix “. En écho, Edgar Morin, appelant à un sursaut solidaire, souligne “le caractère anthropologique d’une crise qui nous fait profondément ressentir la communauté de destin de l’humanité…” Sacré défi existentiel à relever ! Et un message pour Pâques 2020, en somme.
Jean-Claude Escaffit

Unité des chrétiens : de nouveaux défis

La Provence 26.1.2020.
C’est un  rituel incontournable. Chaque année du 18 au 25 janvier se déroule la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Dans les diocèses de France et d’ailleurs, catholiques, protestants,  orthodoxes… se rencontrent pour des échanges et prières communes. Une approche encore timide entre “divorcés” qui, après quelques siècles de séparation,  ne savent pas trop comment se remettre en ménage. Pas question encore d’habiter sous le même toit. Ni même de partager le même repas. Si les protestants sont ouverts à l’hospitalité eucharistique, cela coince du côté des catholiques qui ne l’autorisent que de manière exceptionnelle. Quant aux orthodoxes, ils ne conçoivent l’intercommunion qu’une fois l’unité doctrinale réalisée. Les théologiens semblent piétiner et les fidèles campent dans l’indifférence à l’égard des autres Eglises.
Le risque d’un “schisme” catholique

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Aujourd’hui traversées par des fractures internes, les Eglises chrétiennes affrontent de nouveaux défis. Les orthodoxes sont écartelés entre les patriarcats de Moscou et Constantinople en conflit ouvert depuis l’indépendance de l’Eglise d’Ukraine face au “grand frère russe”. Les protestants historiques sont bousculés par l’expansion non conformiste des évangéliques. Et le spectre d’un schisme plane sur l’Eglise catholique. Le pape François, face aux virulentes critiques de conservateurs à Rome, aux Etats-Unis ou ailleurs, n’en a d’ailleurs pas écarté le risque. L’éventualité d’ordonner prêtres des hommes mariés dans certaines régions déshéritées comme l’Amazonie, a dernièrement  relancé les attaques. La parution, la semaine dernière, d’un livre du cardinal Sarah, “cosigné” par Benoît XVI, sonne la charge contre un tabou séculaire : le sacerdoce incompatible avec l’état matrimonial, selon eux. Les hommes mariés dans les Eglises catholiques de rite oriental (présents d’ailleurs aussi dans notre région) seraient-ils des prêtres au rabais ? Et ceux de l’Eglise des onze premiers siècles, parmi lesquels des saints ? Sans parler du mariage des pasteurs protestants, des prêtres orthodoxes et des femmes évêques anglicanes… Malgré une unité qui semble fort malmenée, des chrétiens dépassent les clivages confessionnels, dans un faire ensemble au service des plus pauvres, des droits de l’homme et de la prière. Et à Aix-Marseille, la radio chrétienne Dialogue RCF est la seule en France totalement œcuménique : dans ses programmes, comme dans sa gestion collégiale catholique, protestante, orthodoxe et arménienne. Témoignant ensemble d’un même Christ.