Archives de catégorie : Archives : réflexions, événements passés

Namaskar, Père Laborde !

Hommage dans La Vie à celui qui a consacré la sienne aux pauvres de Calcutta et dans le bidonville de Pilkhana (“La Cité de la Joie” ), parrainé par les lecteurs de l’hebdomadaire chrétien.

C’est un message succinct reçu alors que les feux de la fête ne sont pas encore éteints dans nos foyers européens. Le jour de Noël, le Père Laborde a fait le grand passage. Le courriel émane d’Inde, de nos amis Léo et Françoise Jalais, ses fidèles compagnons. Assorti d’un avis de décès de l’archevêché de Calcutta annonçant que ce prêtre français, missionnaire du Prado s’est éteint le 25 décembre 2020 à l’âge de 93 ans. Arrivé en Inde en 1965, sa vie fut consacrée jusqu’au bout aux pauvres des bidonvilles de Calcutta, aux lépreux et jeunes handicapés du Bengale.

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La Vie avait consacré plusieurs articles à François Laborde, dont le dernier en novembre 2016. En 51 ans de mission, j’ai vu des choses inhumaines, confiait-il à Laurence Faure. Dans un bidonville, il y a tout de l’Enfer. Mais j’y ai aussi contemplé le Ciel. Car chaque famille, qu’elle soit musulmane, hindoue ou chrétienne, prie quotidiennement… Ces croyants offrent à Dieu toute leur misère, leurs luttes, leurs joies. En cela, j’aime dire que j’ai connu deux monastères dans ma vie : la Grande Chartreuse, où j’ai vécu durant cinq mois en 1945 pour discerner ma vocation et les slums, où les prières des pauvres s’élèvent, invisibles, vers le ciel.A l’annonce de sa mort, les médias indiens et français ont rappelé à l’unisson que cette vie auprès des parias de Calcutta avait inspiré un best-seller mondial : La Cité de la Joie. Baptisé ainsi dans le récit de Dominique Lapierre, ce bidonville s’appelait en réalité Pilkhana. Bien connu des anciens lecteurs de La Vie, il suscita l’une des plus grandes initiatives solidaires de notre journal, mobilisant des milliers de donateurs durant vingt ans, par l’intermédiaire de l’association des Amis de Seva Sang Samiti.

A la suite des reportages de Jean-Philippe Caudron, parus lors des Noëls 1972, 1975 et 1980, nos lecteurs ont financé régulièrement des projets médicaux, éducatifs, d’assainissement… Avec l’ami Jacques Houzel, photographe (dont nous venons d’apprendre le décès, le 25 décembre également) et six ambassadeurs de ces milliers de donateurs, nous sommes retournés à Calcutta en décembre 1983, pour le numéro 2000 de La Vie. Ce formidable lien solidaire s’était  étendu au rural, permettant jusqu’à un demi million de paysans du Bengale de rester sur leur terre plutôt que de trainer leur misère dans la mégapole.

C’est en 1971 dans les camps de réfugiés du Bangladesh que Léo Jalais a rencontré François Laborde. “Alors que j’étais jeune volontaire de Frères des Hommes, il m’a invité à rejoindre la petite équipe de Sevah Sang Samiti dans le slum de Pilkhana. Inspirés par la vie de Charles de Foucauld, nous étions des pauvres au service des plus pauvres.” Ainsi, avec Gaston, un frère du Prado, Léo avec sa femme Françoise et leurs trois enfants ont partagé la vie de ces intouchables pendant plus de vingt ans. François Laborde, lui, a quitté Pilkhana au bout de neuf ans, pour ne pas faire d’ombre. Un détachement fécond qui l’a amené à fonder, au service de milliers d’enfants handicapés, une belle œuvre qui perdure. ” J’ai dû partir de Pilkhana car on ne parlait que de moi “, confiait-il à Laurent Bissara, prêtre des Missions étrangères de Paris, qui lui a succédé en 2018 à la tête de l’association Howra South Point. C’est cet esprit d’humilité, sa simplicité évangélique que retiennent de lui ses amis. Son humour aussi.

Namaskar, Père Laborde ! Salut indien réhabilité chez nous par temps de covid, dont nous avons découvert à Calcutta le sens profond : “Que mon cœur se joigne au tien comme les deux paumes de nos mains“.
Jean-Claude Escaffit

Déconfiner l’Eglise pour le monde d’après

La Provence 31.05.20 20 Jean-Claude Escaffit
Ainsi les chrétiens ont-ils retrouvé le chemin de leurs églises. Émotion d’avoir renoué avec le goût perdu de la communion. Privés durant onze semaines de messes et de cultes, ils peuvent célébrer la dernière grande fête du temps pascal. Avec masques, quotas de fidèles limités et prières mezzo voce, cette Pentecôte là a un parfum d’étrangeté. Pour les catholiques les plus intransigeants, qui ont exigé le retour au culte via les tribunaux, cela sonne comme une revanche sur la République laïque. Laissant planer un malaise jusque dans les rangs des évêques qui ont alors affiché publiquement des divergences entre eux. Quant aux fidèles, ils se sont peu fraternellement écharpés sur les réseaux sociaux. Exacerbant des lignes de fracture entre d’inconciliables conceptions de la foi et de l’Eglise.

De quoi les catholiques ont-ils été le plus privés durant ces temps de disette ? De la communion eucharistique ? De la dimension fraternelle de la communauté ? Du partage de la “Parole de Dieu” ? Certains diocèses, comme celui d’Aix-Arles, ont mis en ligne des questionnaires, pour préparer le monde d’après. A quoi va-t-il ressembler ? Certains oiseaux de mauvais augure prédisent sa ressemblance à celui d’avant… en pire ! Dans l’entre-soi religieux, comme dans les domaines géopolitique, économique ou écologique, le règne du chacun pour soi risque d’évincer les rêves d’un monde plus solidaire.

 Les crises éclairent souvent d’une lumière crue les divergences et malentendus. Ainsi, les relations Eglise-Etat se sont détériorées, avec un gouvernement soupçonné de mépris à l’égard des croyants. Il s’agirait plutôt d’une méconnaissance des religions, reléguées souvent au seul espace privé. Relation abîmée aussi avec les autres confessions (les protestants, juifs et musulmans) qui déplorent le cavalier seul catholique dans sa demande de déconfinement. Enfin, tensions à l’interne où nombre de catholiques conciliaires regrettent que la parole publique de l’Eglise soit réduite, avec cette crise, à la seule revendication de culte. Un modèle clérical qui oublie aussi ces laïcs privés de messe ici ou là-bas, par manque de prêtres ou de liberté, et qui vivent pourtant des chemins spirituels inventifs.
Aujourd’hui, il s’agit de refaire l’unité entre les nostalgiques d’une certaine chrétienté, obsédés par le déconfinement de leurs églises et ceux qui souhaitent plutôt déconfiner l’Eglise, pour la faire entrer dans le monde d’après. Sacré défi.    

Se déconfiner grâce à la presse de proximité


Jean-Claude Escaffit, journaliste, ancien médiateur de la rédaction de La Vie (groupe Le Monde).  

C’est un Paradoxe. Moins les médias traditionnels sont jugés crédibles par les Français, plus les fake news progressent sur les réseaux sociaux. Au baromètre annuel, le taux de confiance vis à vis de  la presse diminue chaque année un peu plus ! Selon le sondage Kanta-La Croix 2020, 71% de nos compatriotes estiment que les médias “ne rendent pas mieux compte de leurs préoccupations”. 46% font confiance à la presse écrite et moins de 10 % lisent un quotidien. Dans l’ère du soupçon généralisé, la télé n’obtient que 40% de crédibilité. Si elle demeure la principale source d’information (pour 50 % des Français), son audience ne cesse d’être grignotée par Internet. En 2020, 33% des Français, dont 75% des 18-24 ans, n’ont que cette source numérique d’information !
Durant cette crise, on a vu circuler sur les réseaux sociaux des “informations” extravagantes. Une vraie épidémie de fake news, qui font le lit du complotisme. Dans un monde où la rumeur prend le pas sur l’information, où le réflexe et l’émotion font office de réflexion, la presse joue pourtant un rôle essentiel. Elle livre une info, certes située, mais généralement fiable. Parce qu’elle cite ses sources, les vérifie et qu’elle doit rendre des comptes, y compris à la Justice. Moins prise par la dictature de l’immédiateté et du commentaire permanent, talon d’Achille des chaines d’info continue, la presse écrite est en ce sens irremplaçable. C’est l’honneur de nos démocraties que d’avoir une presse libre et pluraliste.
Durant le confinement, notre quotidien régional a accompli un travail  remarquable. Nous livrant, au delà de l’écume des jours, des clés de lecture des événements, débusquant des initiatives proches et solidaires, des innovations exemplaires, offrant des points de vue différents, d’utiles infos pratiques et espaces de respiration… En ce temps d’incertitude et de chacun chez soi, ce travail délicat a pu maintenir un précieux lien social et élargir notre regard. En un mot, La Provence a joué  un rôle de… déconfinement. A rebours de l’enfermement de réseaux aux tendances claniques.
Loin d’être un thuriféraire professionnel, il me semble nécessaire de promouvoir, avec vous amis lecteurs, cette indispensable presse de proximité, particulièrement auprès des plus jeunes. C’est une condition de sa survie.

Pâques à la maison, le pape au balcon

La Provence : parution dimanche de Pâques 2020.
Les leçons d’un carême confiné.

C’est assurément inédit dans l’histoire de la chrétienté. Des églises partout désertées et les fidèles relégués à une oppressante intimité. A l’unisson d’une humanité sous cloche, Pâques, la plus grande fête chrétienne reste aussi confinée. Un peu comme au temps du christianisme primitif ou dans ces contrées qui interdisent aux “nazaréens” tout droit de cité. Mais à l’échelle d’une planète, cela n’était jamais arrivé. Image saisissante que celle de ce pape chancelant, seul face à une place Saint-Pierre bourdonnant de silence. En cette soirée de carême, il porte au bout de ses bras fatigués le Christ offert en ostensoir et le poids d’un monde souffrant. Seul encore, en ce dimanche pascal, pour la traditionnelle bénédiction sur la ville et le monde. François au balcon et Pâques au tison, en mode confiné !
Ces journées d’enfermement seront peut-être plus nombreuses que la quarantaine de jours préparant les chrétiens à Pâques. Mais, comme le dit Edgar Morin, le très laïque philosophe que j’ai eu la joie de fréquenter, “le confinement pourrait être une opportunité de détoxification, qui nous permettrait de sélectionner l’important et rejeter le superflu, l’illusoire”. C’est exactement le sens du carême chrétien, temps de dénuement et de conversion qui repose sur le triptyque prière, partage, jeûne. C’est le manque qui donne du prix aux choses et permet un retour à l’essentiel. Comme le jeûne eucharistique qui prive le fidèle de communion dominicale. Les crises sont des miroirs grossissant de nos penchants. Elles peuvent être catalyseurs d’héroïsme et de sainteté, comme de bassesse et de lâchetés. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité. Chez les chrétiens, la tentation existe aussi de fuir dans un fétichisme anesthésiant ou un consumérisme religieux effréné, via les écrans. Tentation dénoncée par certains évêques catholiques et pasteurs protestants.
Rester chez soi ne signifie pas chacun pour soi, pour autant. Allons nous sortir différents de cette traumatisante expérience ? Dans sa méditation du 27 mars, le pape François invite tous les hommes à “saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix “. En écho, Edgar Morin, appelant à un sursaut solidaire, souligne “le caractère anthropologique d’une crise qui nous fait profondément ressentir la communauté de destin de l’humanité…” Sacré défi existentiel à relever ! Et un message pour Pâques 2020, en somme.
Jean-Claude Escaffit

Unité des chrétiens : de nouveaux défis

La Provence 26.1.2020.
C’est un  rituel incontournable. Chaque année du 18 au 25 janvier se déroule la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Dans les diocèses de France et d’ailleurs, catholiques, protestants,  orthodoxes… se rencontrent pour des échanges et prières communes. Une approche encore timide entre “divorcés” qui, après quelques siècles de séparation,  ne savent pas trop comment se remettre en ménage. Pas question encore d’habiter sous le même toit. Ni même de partager le même repas. Si les protestants sont ouverts à l’hospitalité eucharistique, cela coince du côté des catholiques qui ne l’autorisent que de manière exceptionnelle. Quant aux orthodoxes, ils ne conçoivent l’intercommunion qu’une fois l’unité doctrinale réalisée. Les théologiens semblent piétiner et les fidèles campent dans l’indifférence à l’égard des autres Eglises.
Le risque d’un “schisme” catholique

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Aujourd’hui traversées par des fractures internes, les Eglises chrétiennes affrontent de nouveaux défis. Les orthodoxes sont écartelés entre les patriarcats de Moscou et Constantinople en conflit ouvert depuis l’indépendance de l’Eglise d’Ukraine face au “grand frère russe”. Les protestants historiques sont bousculés par l’expansion non conformiste des évangéliques. Et le spectre d’un schisme plane sur l’Eglise catholique. Le pape François, face aux virulentes critiques de conservateurs à Rome, aux Etats-Unis ou ailleurs, n’en a d’ailleurs pas écarté le risque. L’éventualité d’ordonner prêtres des hommes mariés dans certaines régions déshéritées comme l’Amazonie, a dernièrement  relancé les attaques. La parution, la semaine dernière, d’un livre du cardinal Sarah, “cosigné” par Benoît XVI, sonne la charge contre un tabou séculaire : le sacerdoce incompatible avec l’état matrimonial, selon eux. Les hommes mariés dans les Eglises catholiques de rite oriental (présents d’ailleurs aussi dans notre région) seraient-ils des prêtres au rabais ? Et ceux de l’Eglise des onze premiers siècles, parmi lesquels des saints ? Sans parler du mariage des pasteurs protestants, des prêtres orthodoxes et des femmes évêques anglicanes… Malgré une unité qui semble fort malmenée, des chrétiens dépassent les clivages confessionnels, dans un faire ensemble au service des plus pauvres, des droits de l’homme et de la prière. Et à Aix-Marseille, la radio chrétienne Dialogue RCF est la seule en France totalement œcuménique : dans ses programmes, comme dans sa gestion collégiale catholique, protestante, orthodoxe et arménienne. Témoignant ensemble d’un même Christ.

Missionnaire, selon Pape François et P. Destremau

La Provence, dimanche 20 octobre 2019. Page Idées
Par Jean-Claude Escaffit, journaliste, Dialogue-RCF, la radio chrétienne d’Aix-Marseille.

Exit le père blanc qui allait évangéliser les peuples du Sud ? Autrefois flanqué d’une soutane aussi blanche que sa barbe, le missionnaire d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec cette image d’Epinal. Ni même son territoire de mission. Ce sont  d’ailleurs les prêtres d’Afrique qui en retour arpentent  nos paroisses européennes, en jachère de vocations.

En faisant d’octobre 2019, “le mois missionnaire extraordinaire”, l’Eglise catholique entend activer l’ardeur évangélisatrice des fidèles dans leurs lieux de vie. Ne soyez pas étonnés si l’on vient frapper à votre porte pour vous annoncer une “Bonne Nouvelle”. Ce ne sont plus forcément  des Témoins de Jéhovah ou Mormons, mais de jeunes charismatiques notamment qui entendent répondre à l’appel du pape François à être  “disciples-missionnaires”. Non à la manière d’antan, aux accents d’endoctrinement. Mais telle que l’a définie François,  dans “La Joie de l’Evangile” : par la proximité amicale, dans la liberté de chacun. Et le pape d’inviter également les catholiques à  “sortir de (leur) confort,  pour rejoindre les périphéries et particulièrement les plus pauvres.”

En mission chez les Roms et voyageurs

Alors que débutait ce “mois missionnaire extraordinaire”, on  enterrait le 5 octobre dernier à Aix-en-Provence, dans une cathédrale pleine à craquer, l’un de ces authentiques témoins de l’Evangile : le père Thierry Destremau. Mêlés aux Roms et gens du voyage, paroissiens de Martigues et Marignane, Fuveau et Gardanne, Lançon et Pélissanne… pleuraient d’un seul cœur leur (ancien) pasteur de 55 ans, arraché à la vie brutalement.  Comme le soulignait dans son homélie, Mgr Dufour,  l’archevêque d’Aix, au milieu d’une soixantaine de prêtres et diacres, “Thierry était un voyageur de Dieu, pour conduire au Christ les pauvres et les humbles de cœur”. Car le P. Destremau était le “rachail” des gens du voyage et des Roms, dont il était devenu, en 2017, l’aumônier national. Il fallait le voir accueilli dans les camps par les cris de joie des enfants. Visage transfiguré et petite croix de bois en bandoulière, il sillonnait son territoire avec un camping-car un brin bohême.  “C’est la paix du Christ qu’il apportait sur les terrains qu’il visitait”, a souligné Mgr Dufour. C’est aussi l’inlassable combat pour la dignité qu’il partageait avec ces sans-voix. Dans la gratuité et le don de soi.

Les Eglises et la PMA : nouvelle donne

Provence 15.09.19

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L’ouverture de la PMA à toutes les femmes, mesure phare du projet de loi bioéthique,  examiné dès le 24 septembre à l’Assemblée nationale, vient d’obtenir un premier feu vert de sa commission spéciale. Les opposants au projet ont annoncé une manifestation le 6 octobre. Mais il est probable qu’ils ne mobiliseront pas à la hauteur du million de personnes descendues dans la rue contre le mariage pour tous en 2013.
Sans doute, parce que les lignes ont sensiblement évolué. Et que l’électorat chrétien connait une mutation. Certes, les représentants des cultes, auditionnés par la commission parlementaire, sont restés sur leur position. Les religions monothéistes dénoncent unanimement (sauf l’Eglise protestante unie) les conséquences du mariage pour tous sur la filiation. Pourtant elles présentent un éventail de positions beaucoup plus varié qu’il n’y parait. A commencer par le catholicisme traversé par des lignes de fractures.
Ainsi, une majorité de fidèles rejoint l’ensemble des Français favorables à la procréation médicalement assistée pour toutes les femmes. Ce qui accentue le hiatus avec une hiérarchie décrédibilisée par les scandales pédophiles et défendant des interdits incompris (sur la contraception, l’avortement et la fécondation in vitro pour couples hétéro… ).
Devenus défaitistes ou agacés par le durcissement d’une forte minorité d’identitaires (Manif pour tous, Alliance Vita…), nombre de catholiques ont délaissé la cause qu’ils auraient défendue il y a six ans. Il faut dire aussi que le contexte politique a changé. A la différence du quinquennat précédent, où ils s’étaient sentis méprisés par Hollande, les chrétiens n’ont cessé de recevoir des messages bienveillants de Macron. Européen convaincu, l’électorat catholique s’est alors détourné d’une droite qui l’a déçu. 43% des pratiquants réguliers ont voté pour la liste LREM aux dernières élections (près du double du vote des Français) !
Est-ce à dire que si les oppositions sont souvent inaudibles, les problèmes sont pour autant résolus ? Loin s’en faut. Peu nombreux sont ceux à avoir une autorité intellectuelle et une clairvoyance sortie des postures idéologiques. Comme la philosophe Sylviane Agacinski, épouse de Lionel Jospin, qui nous met en garde contre une logique libérale faisant glisser immanquablement vers la marchandisation des corps, avec la GPA (1).
Une idéologie en somme qui a troqué le droit de l’enfant contre un droit à l’enfant… à n’importe quel prix.
(1) L’homme désincarné. Gallimard 2019.

Algérie : en finir avec la guerre des mémoires.

Provence 5 mai 2019

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Le 11 mai la municipalité de Bollène (Vaucluse) a débaptisé la rue du 19 mars 1962,  date du cessez-le-feu en Algérie. Pour lui attribuer le nom de Hélie de Saint-Marc, un ancien officier putschiste.
Autant on peut comprendre le refus de célébrer l’anniversaire d’un événement qui n’a pas mis fin aux violences en Algérie, autant faut-il s’interroger sur les motivations de ceux qui, dans le Vaucluse, à Béziers ou ailleurs, veulent imprimer dans nos villes et nos mémoires une vision revancharde de l’Histoire.. Hélie de Saint-Marc est une personne estimable que j’ai eu l’occasion d’interviewer. Ancien résistant et déporté qui s’est égaré dans la sédition par loyauté envers ses chefs et ses harkis, ce commandant d’un régiment de parachutistes en 1961 a été arrêté et réhabilité depuis par l’Etat français. Mais il demeure post-mortem un symbole qui cristallise rancœur et polémiques.
Ne peut-on en finir avec cette instrumentalisation de l’Histoire qui alimente la guerre des mémoires ? En France, elles sont « communautarisées », tributaires des parcours familiaux et appartenances idéologiques. Au gré des commémorations, on a l’impression de ne pas évoquer la même guerre. Ballottés par des intérêts divergents et des lobbies influents, les Français restent englués dans des débats doctrinaires. Les uns enfermés dans la nostalgie d’une colonisation mythique et le déni des exactions de l’armée française, les autres figés dans une demande  de  repentance de notre passé colonial. C’est vrai chez nous comme en Algérie, où le FLN en a usé pour faire oublier ses gabegies. Histoire de se maintenir au pouvoir, il a cultivé le mythe du soulèvement d’un peuple uni derrière son parti libérateur. Mais le vent est en train de tourner.
Il n’est de devoir de mémoire sans devoir de vérité. À défaut d’une vision historique commune, ne peut-on regarder ensemble nos blessures et nos responsabilités ? Non pour renvoyer l’autre à ses errements. Mais pour solder les comptes de nos propres histoires. C’est davantage possible aujourd’hui avec les générations montantes et le travail commun des historiens de part et d’autre de la Méditerranée. C’est en tout cas une des conditions nécessaires d’une mémoire apaisée. La Provence 5 mai 2019

“L’affaire”Vincent Lambert, miroir de nos interrogations

La Provence 26 mai 2019

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Le nom sonne désormais comme un symbole en forme d’étendard : “l’affaire Vincent Lambert”. Comme si  son existence était réduite à un objet… de droit. Et son nom à une affaire. Depuis que sa vie a basculé, le 29 septembre 2008, avec un accident de voiture, cet ancien infirmier vit sur son lit d’hôpital, muré dans le silence.  Au rythme des déchirements de l’entourage et des coups de théâtre judiciaires, la question est de savoir si l’on doit couper la sonde qui l’alimente et l’hydrate depuis 11 ans.
D’un côté, son épouse affirme que la volonté de son mari serait de cesser tout acharnement de survie, recevant ainsi le soutien des défenseurs du  droit à l’euthanasie. De l’autre, ses parents, soutenus par des mouvements pro-vie,  utilisent tous les recours judiciaires pour s’opposer à l’arrêt des soins décidés par les médecins de l’hôpital de Reims.  Et, à l’instar des divisions de cette famille, nous naviguons entre deux redoutables écueils : les réactions émotionnelles et la posture idéologique.
Vincent Lambert est-il en fin de vie? Fait il l’objet d’un acharnement thérapeutique ? Est-il totalement inconscient ? Même les experts médicaux sont divisés. L’absence de preuve de conscience n’est pas une preuve d’absence de conscience. Tout en estimant que l’on est  dans l’obstination déraisonnable prévue par sa loi, Jean Leonetti en reconnait aussi les limites en l’absence de directives anticipées de la personne concernée(1). Qui  a alors la prééminence pour décider ? “Aucune loi dans aucun pays n’est en mesure d’éviter un tel conflit“, souligne l’association des soins palliatifs. Et s’il rappelle la dignité de toute vie,  l’archevêque de Reims, prochain président des évêques de France, reste prudent : “Aucune décision humaine ne peut être assurée d’être la meilleure”.
Peut-on juger alors une jeune femme dont la seule perspective de vie serait de rester au chevet d’un mari à l’état végétatif ? Et la pathétique obstination de parents qui ne se résolvent pas à perdre “leur” enfant ? Quelle serait également notre attitude au seuil de notre propre déchéance ? L’affaire Vincent Lambert est le miroir de nos interrogations sur la vie, la mort, la vulnérabilité… Et le moment venu, chacun de se retrouver face à sa conscience. Dans le silence.

Quelle alternative démocratique pour l’Algérie ?

La Provence 10/3/19

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N’ayant connu que l’image momifiée d’un président fantôme, des centaines de milliers de manifestants algériens ont décidé de conjurer la peur d’un régime policier et ce sentiment de lassitude qui cherchait une issue dans des rêves bardés de visas.
Majoritaire dans la population,  la jeunesse se réveille. Forte de deux millions d’étudiants, dont beaucoup ne trouvent aucun débouché, la société algérienne semble ne plus vouloir baisser les bras. Traumatisée par une guerre civile qui a fait près de 200 000 victimes dans la décennie 90, elle s’était tenue à distance des “printemps arabes” qui ont agité ses voisins. La jeunesse, qui n’a pas vécu cette période, n’a plus les appréhensions de ses aînés.
Faire renoncer Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel ? Certes. Mais pour déboucher sur quoi ? L’opposition démocratique est laminée. Les militaires qui tirent les ficelles du pouvoir depuis des années se livrent une lutte larvée. Et les islamistes, très présents dans les quartiers populaires, sont en embuscade.
Bientôt privé d’une  rente pétrolière qui achetait la paix sociale, le pays s’enfonce dans le marasme. Et les deux grands piliers de la société algérienne semblent se défier. Les militaires sont omni présents dans le paysage et les mosquées prolifèrent comme fleurs au printemps. Symbole de cette  montée en puissance de l’islam, la grande mosquée d’Alger, avec son impressionnant minaret de 265 m de haut et une capacité de 120 000 fidèles, est en passe d’être inaugurée. Gage donné aux religieux par un pouvoir à bout de souffle.
Pour l’heure, il s’agit de sauver la face d’un pays sans timonier depuis des années. La protestation prend pourtant une ampleur inattendue. Tous les scénarios restent ouverts.
Mais quelle alternative possible ? La société algérienne recèle des ressources insoupçonnées. Notamment chez les jeunes. J’ai pu le constater lors de l’encadrement d’un stage d’écriture journalistique à Alger, où il s’agissait de débusquer les créations économiques et culturelles d’une jeunesse inventive.
Reste à savoir si ce mouvement, aux accents de révolution de velours, peut se structurer. Ya-t-il des organisations ou des personnalités qui peuvent incarner ce désir profond de renouveau ? Sans qu’il soit dévoyé ou confisqué par des forces occultes, tapies dans l’ombre ? J-C. Escaffit La Provence 10.3.19