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Guerre d’Algérie : dates et mémoires en partage ?


La Provence 21 mars 2021

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19 mars : date du cessez-le-feu dans l’Algérie de 1962. Et pourtant, “impossible commémoration consensuelle”, selon Benjamin Stora dans le rapport sur la réconciliation des mémoires qu’il a rendu le 20 janvier au président Macron (1). Pas évident en effet de célébrer l’anniversaire d’une fin de conflit qui est loin d’avoir marqué l’arrêt des violences en Algérie. Mais quelle autre date retenir ? Pas question du 5 juillet 1962, marquant l’indépendance du pays en même temps que les massacres des pieds-noirs d’Oran et l’anniversaire… de la prise d’Alger en 1830.
L’Histoire a parfois d’étranges concordances. Tenez par exemple, les avenues du 8 mai 1945,  qui fleurissent dans de nombreuses villes algériennes, ne célèbrent pas la fin de notre Seconde Guerre mondiale. Mais les massacres de Sétif et Guelma, événement traumatique pour tout un peuple, faisant murir chez certains un violent désir d’indépendance.

Le choix d’événements mémoriels, de part et d’autre de la Méditerranée, est révélateur de notre rapport à l’Histoire et… au présent. En France. d’abord. Comment réconcilier les mémoires antagonistes de sept millions de personnes passionnément concernées (anciens appelés, pieds-noirs, harkis, immigrés… ) ? Mémoire éclatée chez nous, mémoire confisquée là-bas. Faute d’avoir pu collaborer avec le directeur des Archives algériennes, arrimé à la seule demande de repentance (une “rente mémorielle” du FLN pour conserver le pouvoir), Stora a cherché d’abord à guérir nos propres mémoires blessées.

Exigeant devoir de vérité
 Dans un rapport qui veut sortir des pièges idéologiques et incantations abstraites, cet historien reconnu a pris pour fil conducteur un exigeant devoir de vérité, assorti d’une liste de préconisations. Certaines commencent à être mises en œuvre, comme  le partage des archives françaises et l’accès à celles classées secret-défense, ainsi que la vérité sur les disparus, avec la reconnaissance de l’assassinat de l’avocat Boumendjel par le général Aussaresses.
 Mais l’historien entend prendre en compte toutes les passions douloureuses. Y compris celles des rapatriés, en rapport avec leurs morts laissés là-bas. Sans oublier le sujet sensible des harkis. “Déminage ardu de la mission Stora”, prédisions-nous dans ces colonnes, le 6 septembre dernier. Mission qui avance vers une Histoire partagée, une mémoire un peu moins éclatée. A petits pas. C’est à la fois sa limite, mais aussi sa force. JC Escaffit
  

(1) Benjamin Stora France-Algérie, Les passions douloureuses, Albin Michel 18,90 €

Un itinéraire indien

En dialogue avec Jean-Claude Escaffit, Un itinéraire indien retrace le parcours  étonnant de Moïz Rasiwala, astrophysicien d’origine indienne et musulmane, devenu diacre dans l’Eglise catholique après avoir été chercheur au CNRS, coopérant  universitaire en Algérie, permanent à la communauté œcuménique de Taizé durant huit ans, promoteur de projets de développement et enfin expert auprès du Conseil régional de Midi-Pyrénées.
A la fois un questionnement sur l’identité plurielle et un magnifique hymne à la rencontre des cultures et des religions.  (Editions  Médiaspaul 2021).

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Recension Presse

Le Monde.fr 18 mars 2021
Il y a quelques hommes dont on peut dire qu’ils ont eu une « vie-monde ». Moïz Rasiwala est de ceux-là : né en 1937 à Bombay dans une famille d’Indiens musulmans, il a passé sa scolarité chez les jésuites avant d’étudier la physique nucléaire en Allemagne, tout en suivant des cours de philosophie. Il a ensuite travaillé à l’Institut d’astrophysique à Paris, passé plusieurs années en Algérie, puis est retourné en Inde mener une expérience de vie communautaire rurale, avant de s’établir dans la région toulousaine – où il vit toujours.
C’est cette existence d’une richesse inouïe que Moïz Rasiwala déroule dans ce livre d’entretien avec son ami Jean-Claude Escaffit, ancien journaliste avec lequel il a signé en 2008 une Histoire de Taizé (Seuil). Le récit de cette vie passionnante, où l’on croise des souvenirs de l’Inde coloniale comme de Mai-68, est d’abord guidé par une recherche spirituelle, qui conduira ce musulman à la conversion catholique à l’occasion de la rencontre décisive avec le frère Roger, fondateur de la communauté monastique de Taizé, où il deviendra animateur. Il y passe huit ans, et « c’étaient peut-être les meilleures années de nos vies, sans argent ni possessions matérielles, mais pleines de joie, de paix et de rencontres enrichissantes », se souvient Moïz Rasiwala.
A 84 ans, il fait désormais le vœu de partir en pouvant faire sien ce verset de Luc (17, 10) : « Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. » Y. B
« Un itinéraire indien », par Moïz Rasiwala (entretien avec Jean-Claude Escaffit), (Médiaspaul, 2021, 160 p., 17 €)
https://www.lemonde.fr/…/religions-et-spiritualites-six… 

La Vie / Essentiels

Un itinéraire indien
La vie de Moïz Rasiwala, cet enfant pauvre de Bombay devenu astrophysicien et chercheur au CNRS, ce musulman indien devenu permanent à la communauté oecuménique de Taizé, est
palpitante, romanesque. Elle est surtout le fruit d’une quête de sens vibrante, et une ode à l’unité entre les cultures, les religions et les confessions chrétiennes.
En ces temps où le poison de la division fait des ravages, l’on ne peut que conseiller la lecture de ce livre où cet artisan de la rencontre répond en toute simplicité aux questions de Jean-Claude Escaffit, ancien journaliste à l’hebdomadaire La Vie.
Alexia Vidot 21 janvier 2021

Ecouter l’itw des deux auteurs sur Dialogue RCF

Séparatisme, une loi qui raterait sa cible

21.2.2021. La Provence @Jean-Claude Escaffit
C’était Mardi gras à l’Assemblée quand les députés ont adopté en première lecture le  projet de loi contre le séparatisme. Privé d’un volet social pourtant annoncé, cet arsenal législatif  nourrit les inquiétudes et les critiques de toutes les Eglises chrétiennes (catholique, orthodoxe et protestantes), au seuil de leur entrée en carême.
Mais pourquoi, diable, une telle opposition de la plupart des croyants (musulmans et bouddhistes s’y sont joints, pas les juifs) envers des mesures  qui veulent lutter contre le radicalisme religieux et les “prêches de haine” ? Elle ne porte pas sur le respect de la laïcité,  ni sur la lutte contre l’islamisme, mais sur les contrôles et sanctions infligées à toutes les associations cultuelles.

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Le diable, c’est bien connu, se cache dans les détails. Ainsi, dans un catalogue de mesures qui ne définit pas clairement le séparatisme, on trouve pêle-mêle l’obligation faite aux associations loi 1905 d’obtenir tous les cinq ans une validation du préfet, de rendre des comptes administratifs et financiers, de signer un contrat d’engagement républicain… Bénéficiaires de la loi de 1905 contre l’emprise de l’Eglise catholique sur la société d’alors, les protestants sont aujourd’hui les plus touchés et critiques sur le projet.

“Culture de suspicion” à l’égard des religions
Outre l’alourdissement bureaucratique infligé à des militants associatifs souvent bénévoles, c’est le  contrôle de l’Etat sur la croyance et son expression qui pose question. Elle permet  une interprétation arbitraire de ce qui est jugé inconvenable dans les prises de position des Eglises et de leurs associations. Le Secours catholique et la Cimade, en pointe sur la défense des droits des plus faibles, pourraient-ils par exemple voir habilitation et subventions supprimées, du fait d’un discours trop critique à l’égard de l’Etat ?
Dicté par la peur, ce projet de loi tend à renvoyer une image négative des religions. ” Culture de  suspicion “, s’indignent les Eglises. Celles-ci assurent pourtant, dans leur immense majorité, un irremplaçable lien social. La laïcité à la française, cadre institutionnel qui protège depuis 1905 toutes les convictions dans le respect de l’ordre public, glisse de plus en plus vers une religion d’Etat aux accents athées et aux tendances intrusives. En prétendant lutter ainsi contre le séparatisme religieux, elle risque de le renforcer et d’élargir à d’autres communautés le sentiment d’exclusion. Cette loi de circonstance raterait alors sa cible.

France-Algérie : déminage ardu de la mission Stora

Ouest-France 07.12.20 : ma chronique avant la publication du rapport Stora, le 20 janvier 2021, sur un difficile apaisement mémoriel.
Sortir de la guerre des mémoires, en vue d’une énième tentative de “réconciliation entre les peuples français et algérien” ? C’est le sens de la mission confiée par le président Macron à Benjamin Stora, en lien avec ses collègues historiens algériens. Un rapport, assorti de préconisations précises, qui doit être rendu public prochainement. Déminage ardu, tant cette mémoire là est explosive et éclatée, de part et d’autre de la Méditerranée. En France, elle est communautarisée en fonction des parcours personnels et des appartenances idéologiques de chacun. En Algérie, la mémoire nationale est confisquée par un pouvoir qui cultive le mythe fondateur d’un peuple uni derrière le FLN.

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La mémoire est sélective, par nature. Comme notre rapport à l’Histoire. Et passionnelle, car nourrie des incessants soubresauts de l’actualité. En septembre dernier, ce fut, dans un magazine français, la révoltante représentation en esclave d’une députée noire de notre parlement. Au début de l’été, le mouvement américain Black lives matter contre les violences policières a ravivé en Europe cette guerre des mémoires. Des rues ont été débaptisées, des statues vandalisées. Celle de Colbert à Paris et les effigies des colonies françaises, dans plusieurs de nos cités… “Le passé ne meurt jamais”, affirmait William Faulkner. Mais gardons nous de le regarder avec les critères moraux de notre temps.

Comment juger des faits historiques sereinement ? Se repentir d’avoir colonisé l’Algérie au 19e siècle ? Demander pardon pour l’esclavagisme des17e et 18e siècles ? Et jusqu’où mettre le curseur éthique dans l’exploration du passé ? Jusqu’au siècle de Louis XIV, aux conquêtes des deux Amériques, aux invasions arabes en Méditerranée… ? Jusqu’à convoquer au tribunal de l’Histoire toutes les barbaries dont les récits nationaux sont truffés. Et évoquer à tout bout de champ les crimes contre l’humanité, une notion juridique, aujourd’hui galvaudée ?

Les historiens nous invitent à regarder notre Histoire en face, dans sa complexité et ses divers côtés. Non pour renvoyer l’autre à ses errements, mais au nom de ce devoir de vérité qui apaiserait notre relation au passé. Pas plus que les excès d’une culture de repentance, les visions lénifiantes d’une histoire-otage des lobbys mémoriels n’y contribuent. Comme chercher à justifier la colonisation dans nos manuels scolaires. Mais aussi avec les incessantes incantations anticolonialistes du pouvoir algérien, dans le but de faire oublier les gabegies internes.

Plutôt que de repentance abstraite, la France devrait mettre en avant des faits précis, reconnaitre les discriminations et exactions dont ont été victimes les populations algériennes. Un peu à l’instar de Chirac à propos de la rafle du Vel d’hiv en 1942 à Paris, reconnaissant de facto la collaboration de l’Etat français avec l’occupant nazi. Ou comme en 2018, la démarche de Macron auprès de la veuve de Maurice Audin, pointant ainsi la responsabilité de l’armée française dans les tortures et disparitions à Alger. Encore faudrait-il aussi ne pas passer sous silence les exactions au sein du mouvement algérien de libération et dans la population. Délaissant les instrumentalisations de l’Histoire, ce travail de vérité est à réaliser ensemble des deux côtés. Condition nécessaire pour une réconciliation véritable.


Eglise-Etat : des malentendus révélateurs.

6.12.2020. Dans un climat partout tendu, le torchon brûle aussi entre l’Eglise catholique et le gouvernement. Ce sont les conditions de réouverture aux cultes qui ont déclenché l’ire des évêques. La jauge de 30% de la capacité des églises aurait été négociée entre l’épiscopat et le ministère de l’intérieur.
Mais voilà que ce pourcentage s’est transformé en… 30 places, lors de l’intervention du président. Une jauge s’appliquant indifféremment aux chapelles comme aux cathédrales, dotées parfois de 3000 places. Alors que les temples de la consommation de surfaces analogues – les grands magasins – peuvent accueillir 700 visiteurs ensemble. “Condition absurde et inapplicable “, ont plaidé les prélats devant un Conseil d’Etat qui leur a donné raison au nom de la discrimination.
Y a-t-il eu un malentendu avec le gouvernement, comme le prétendait l’Eglise qui, poussée par son aile radicale, a pourtant saisi la haute juridiction trois fois en six mois ? Malentendu révélateur en tout cas des mutations d’une société sécularisée qui relègue l’expression de la foi dans l’espace privé.

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Ainsi le pouvoir ne perçoit pas l’exigence d’une pratique collective chrétienne, particulièrement celle de la messe catholique. D’autant que le nombre de pratiquants dominicaux est tombé en France à moins de 5%, contre 30% en 1960. Le malentendu existe aussi au sein des catholiques. Les échanges ont été vifs sur les réseaux sociaux entre les plus intransigeants – souvent jeunes et proches de la Manif pour tous – revendiquant le droit à “leur” messe et les générations conciliaires qui acceptaient d’y renoncer un moment au nom d’un civisme solidaire.
Le catholicisme en France a du mal à se reconnaitre minoritaire. Minorité qui s’estime malmenée, elle devient plus revendicative dans cette Eglise qui accompagne encore les étapes de l’existence de près de la moitié des Français (contre 80% qui se disaient encore catholiques il y a 40 ans) ainsi que nos grandes fêtes.
Les malentendus vont aussi s’exprimer sur les conceptions de la laïcité, avec le projet de loi sur les associations et le séparatisme, présenté le 9 décembre en Conseil des ministres. Il révèle un interventionnisme étatique et des injonctions laïques plus grandes. Jamais les malentendus au sein de la laïcité n’ont été aussi perceptibles. D’un côté, partisans d’un vivre ensemble harmonieux, les défenseurs de l’esprit de la loi de 1905 qui protège toutes les convictions dans le respect de l’ordre public. De l’autre, un courant influent qui, au nom de la lutte contre tous “les obscurantismes”, aurait tendance à faire de la laïcité une hasardeuse religion d’Etat.

Droit de la presse :la carte se suffit à elle même.

La commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, composée de journalistes et d’éditeurs de presse en activité dans tous les secteurs, tient à rappeler, dans le contexte actuel, une évidence. La carte de presse, délivrée sur des critères légaux, se suffit à elle-même pour démontrer sa qualité de journaliste professionnel sans autre formalité de quelque sorte, accréditation notamment (c’est vrai aussi en ces périodes de confinement). La CCIJP ajoute que si cette carte d’identité, document officiel, peut être montrée par exemple à tout membre des forces de l’ordre, elle ne doit en aucun cas être remise et laissée à des personnes étrangères à celle ou celui qui la détient. Attribut du statut de journaliste, elle démontre la qualité du journaliste professionnel ; outil de travail, elle facilite son activité sur le terrain et le protège ; elle est par ailleurs un outil social qui permet au journaliste de faire valoir ses droits (dans les entreprises de presse, au chômage, etc…) tout en respectant des devoirs (chartes de déontologie) ; elle est enfin un symbole de la démocratie. La commission de la carte d’identité des journalistes professionnels. Paris le 23 novembre 2020  

Défendre notre liberté d’expression menacée

27.09.2020. ” Des médias sont ouvertement désignés comme cibles par des organisations terroristes internationales. (…) Ces cinq dernières années, des femmes et des hommes de notre pays ont été assassinés par des fanatiques, en raison de leurs origines ou de leurs opinions.
Avant qu’un nouvel  attentat ait visé des gens de presse devant l’ancien siège de Charlie Hebdo, c’est un cri d’alarme que venait de pousser près de deux cents médias français. Journaux papier ou numériques  – dont La Provence – radios, télés et périodiques de toutes sensibilités ont signé ensemble une lettre ouverte. Cette initiative sans précédent voulait alerter sur l’une des valeurs des plus fondamentales de la démocratie : notre liberté d’expression. Elle est aujourd’hui menacée par le terrorisme et les réseaux sociaux. Dans un climat devenu  délétère, la violence des mots se mue en cortège de morts.
Liberté de blasphémer n’est pas éloge du blasphème.

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On a pu lire dans certains tweets que les journalistes de Charlie l’ont bien cherché. Mort aux blasphémateurs ! Certains rêvent, au pays des droits de l’homme, de faire payer le prix infligé par les dictatures théocratiques à ceux qui critiquent leur religion. Certes, il arrive que nos convictions de croyants soient malmenées, voire blessées. Et même si  j’avoue ne pas apprécier le mauvais goût de certaines caricatures sur ma foi chrétienne, je n’ai pas hésité à proclamer “Je suis Charlie” et aller, avec tant d’autres, le manifester.
De même, en s’associant aujourd’hui à cette défense de la liberté d’expression, des journaux d’opinion comme La Croix, La Vie, Tribune juive…  défendent  aussi la liberté de blasphémer. Ce qui n’est nullement l’éloge du blasphème. Mais la défense d’une liberté indivisible, avec son corollaire de responsabilité. Car si chez nous le blasphème n’est pas puni par la loi, les mises en cause personnelles peuvent générer un droit de réponse ou conduire au tribunal.
En France, personne n’est obligé de lire ou d’écouter un média qui heurte ses convictions. Et la liberté de critiquer les religions va de pair avec celle des croyants d’affirmer leurs convictions. C’est la chance et l’honneur de nos démocraties que l’expression de ce pluralisme médiatique. La liberté de la presse est d’ailleurs le baromètre de l’état des libertés fondamentales dans le monde. Partout où les journalistes sont pourchassés, où la presse est aux ordres ou bâillonnée, les droits humains y sont menacés.