Guerre d’Algérie: les mémoires saignent encore.

Ouest-France 19.03.2022.  P 43 Réflexion
L’Histoire ne cesse de nous l’enseigner. Les guerres finissent rarement avec les cessez-le-feu, même quand ceux-ci sont respectés. Il est des mémoires qui saignent longtemps après le silence des armes. Cela fait soixante ans, le 18 mars, que les accords d’Evian ont été signés, mettant théoriquement fin aux combats sur le sol algérien. Et pourtant, la guerre mémorielle n’est toujours pas éteinte. Non seulement entre les deux rives de la Méditerranée, mais aussi dans le cœur des Français. On a eu souvent l’impression, au gré des récits et commémorations, de ne pas évoquer la même guerre. Même à l’intérieur de nos frontières.
Mémoire éclatée chez nous, mémoire confisquée en Algérie. Elle est devenue pour le pouvoir héritier du FLN une “rente ” destinée à masquer ses propres incuries. A défaut d’ avancer avec le régime actuel d’Alger, l’ambition du  rapport Stora a été de réconcilier les mémoires antagonistes de sept millions de Français concernés (soldats appelés, pieds-noirs, harkis, enfants d’immigrés…).
Pas de bon ou mauvais côté de la souffrance
Changement notoire, les préconisations du rapport remis au président de la République  en janvier 2021 prennent en compte les blessures dans leur diversité. Il n’y a pas de bon ou mauvais côté de la souffrance. Et il n’est de devoir de mémoire sans devoir de vérité.
Ainsi, depuis un an, une quinzaine de  propositions plurielles ont été mises en œuvre par le président français. D’abord, c’est la reconnaissance de la torture et de l’assassinat par l’armée française de l’avocat Ali Boumendjel. Comme quelques mois plus tôt, la démarche d’Emmanuel Macron auprès de la veuve de Maurice Audin, jeune militant français pro FLN disparu. Ce sera aussi l’annonce de l’accès simplifié aux archives de l’armée, la mise en place d’une commission Mémoire et vérité, la construction d’un musée France-Algérie à Montpellier, l’érection (perturbée) à Amboise d’une statue d’Abdel-Kader, héros de la résistance algérienne et défenseur des minorités chrétiennes en Orient.
En octobre 2021, le président poursuit sa politique d’apaisement mémoriel, en qualifiant de « crimes inexcusables pour la République », il y a 60 ans, le massacre à Paris de manifestants algériens par la police française. Juste avant, c’est une demande de pardon envers les harkis pour les avoir abandonnés après-guerre. Puis en janvier dernier, la reconnaissance officielle de la souffrance de près d’un million de Français d’Algérie, qui ont quitté la terre natale après la signature des accords d’Evian.
Blessures et rancœurs font le lit des régimes autoritaires
Catalogue tous azimuts, railleront certains. Travail pédagogique incessant vers une Histoire partagée, rétorque Stora, l’auteur du rapport. Cette politique des petits pas qui veut ériger des passerelles entre ces mémoires fragmentées a aussi ses limites. Comment construire un récit commun avec des anniversaires consensuels ?
Impossible de se mettre d’accord par exemple, sur une commémoration de fin de conflit. Le 19 mars 1962, date du cessez-le-feu en Algérie ? Pas évident de célébrer l’anniversaire d’un événement qui est loin d’avoir marqué l’arrêt des violences. Quelle autre date alors ? Le choix d’événements mémoriels est révélateur de notre rapport à l’Histoire et de notre volonté d’envisager un destin commun. Un sacré défi. Car c’est bien connu, les blessures, les rancœurs et les humiliations tapies dans les mémoires font le lit des régimes autoritaires, avec leur cortège de menaces vengeresses.
(1) Auteur de Sur les traces du père. Questions à l’officier tué en Algérie  (1) Préface de Yasmina Khadra (Salvator).